Anne-Marie DRANSART : SOIRÉE DES CARTELS : 24/09/2015.

Je vous remercie pour cette invitation à vous parler du travail en cartel, encore… Encore. Quelle jouissance peut-être liée au travail en cartel, ou plutôt quelle jouissance vient à être bordée par le travail en cartel ? Je m'appuierai essentiellement sur trois textes, trois textes, plus un :
– Jacques Lacan, intervention de clôture des journées des cartels d'avril 1975 parue dans les Lettres de l'École freudienne, n°18 d'avril 1976 ;
– Jacques Lacan, séminaire RSI, leçon du 15 avril 1975 ;
– Charles Melman, séminaire 1993-1994, Problèmes posés à la psychanalyse, pp. 68 à 83 et pp. 113 à 130 ;
– Jean Paul Hiltenbrand, intervention sur les cartels lors de journées sur le séminaire l’Angoisse (19 février 2011).

Lorsque nous avons échangé quelques propos avec Georges Dru pour convenir d'une petite organisation pour cette soirée, il nous a paru essentiel de nous centrer sur ces moments où Lacan, lorsqu'il a posé un acte, l'a lié de façon étroite à un objectif de travail et de travail en cartel. Et particulièrement au moment de l'acte de fondation de l'École freudienne de Paris.

Quel est le contexte? L'acte de fondation de l'École freudienne de Paris a été posé le 21 juin 1964, l'organisation en est peu hiérarchisée. L'année 1963 avait été marquée par l'exclusion de Lacan de la Société Française de Psychanalyse (SFP), du fait de l'exigence commandée par l'IPA de renoncer à ses activités de didacticien et d'enseignant. La SFP issue de la scission de 1953 ne rêvait que de réintégrer l'IPA. C'est en considérant les luttes de personnes qui ont envahies ces années à la SFP et particulièrement l'année 1963 qui a vu les enquêtes sur Lacan s'intensifier qu'il décide de fonder son école : « Je fonde aussi seul que je l'ai toujours été dans ma relation à la cause psychanalytique l'Ecole française de Psychanalyse » (qui deviendra très vite l'École freudienne de Paris). L'objectif de cette école étant un objectif de travail et particulièrement un travail en cartel. Dès ce moment l'importance du cartel apparaît car il est possible d'adhérer à l'École non seulement à titre individuel mais également au titre d'un travail de cartel. Dès lors Lacan va formaliser ce qui peut être la structure de travail qui permettra non seulement de transmettre mais surtout de vivifier les avancées dans la cause psychanalytique par une production : les cartels sont invités à produire un travail et c'est un aspect que l'on omet parfois.

Pourquoi a t-il donné cette place à cette forme de travail ? Quelle a été plus précisément sa préoccupation ? Qu'est ce qu'un cartel ? Que n'est-il pas ? Il n'est pas la réunion d'un groupe de copains-copines qui se donneraient une tâche un peu plus substantielle ! Ce n'est pas non plus la réponse à une injonction, un impératif qui dirait: « Allez il faut bosser ! » Nous rappelons l'étymologie de travail qui vient de tripalium : instrument de torture ! Voyons, alors, l'étymologie de cartel, le mot vient de charte : khartes, chartula. C'est une carte, une feuille de papier épaisse, une pancarte, un cartouche mais aussi un défi, une lettre de défi ! Le cartel est donc à la fois support d'un discours et lettre de défi !
Lacan va lui conférer une structure. Il s'agit de la réunion de trois à cinq personnes plus une, la forme minimum étant trois plus un. Ce plus un qui est essentiel comment pouvons nous l'entendre? Ce plus un ne se rapporte pas à un chef ni à celui ou celle qui saurait mieux, qui aurait plus de connaissances, un expert en quelque sorte !

Dans l'œuvre de Lacan nous le retrouvons dans différentes formalisations :
– dans les discours : trois plus un, discours du maître, discours hystérique, discours universitaire, plus un, le discours analytique ;
– dans le nœud borroméen, trois ronds : réel, symbolique, imaginaire plus un, le symptôme.
Si nous nous référons à ces élaborations, nous sommes obligés de situer le plus un du cartel dans ce qu'il vient désigner en structure. Dans sa conclusion des journées sur les cartels en 1975, Lacan insiste sur le lien entre symptôme et inconscient et ce qui peut, ainsi, permettre une autre lecture, sortir de toute identification imaginaire tout en ménageant le vif et l'inventivité de la psychanalyse !
Par ailleurs Jean Paul Hiltenbrand faisait également remarquer, dans son texte du 19 février 2011 sur le travail en cartel, qu'il existe dans le travail de l'analyse quatre pôles :
– l'analyse sur le divan ;
– le contrôle ;
– le travail en cartel ;
– la relation à l'association ou à l'école sous la forme de séminaires, colloques et autres groupes de travail. Le travail en cartel se trouve donc à la jonction entre l'engagement individuel dans un travail et la relation au collectif. Cette place, ce rôle de charnière est particulièrement important, Jean-Paul Hiltenbrand parle à ce propos de gonds, de charnières qui permettent l'ouverture. Le cartel permet donc qu’un dogme, une référence, passe par la particularité des signifiants de chacun sans que cela ne devienne ni une intellectualisation obsessionnelle, ni la litanie d'une histoire personnelle ramenée trop souvent au seul repère d'un vécu, balayant alors toutes les failles d'une division subjective, le moi venant alors sur le devant de la scène en amenant avec lui tous les conflits liés à une personnalité à l'amour propre exacerbé. Les difficultés qui ont pu émailler parfois le travail en cartel sont souvent le fruit justement d'une lecture erronée de ce plus un qui devient un un totalitaire rejetant toute altérité. L'ouverture dont il est question ne peut s'appuyer que sur le texte, essentiellement en suivant le fil de ce texte et du réel qu'il tente de cerner, ou le fil d'une question sur laquelle on souhaiterait avancer. Suivre ce fil c'est refuser de le ramener, de le refermer sur une solution ou une connaissance déjà acquise. Si une intervention lors d'un colloque ou d'un séminaire ne permet pas de faire l'économie d'une mise à l'épreuve, le travail en cartel, lui, autorise toutes questions en toute confiance.

Ceci nous permet de revenir sur la teneur de cette énigmatique plus un. Nous y entendons donc le discours analytique et le symptôme, le quatrième rond, celui du symptôme avec ce lien que Lacan qualifie de rassurant entre symptôme et inconscient. Si ce lien est rassurant c'est bien qu'il est support d'un manque structural, ceci renvoie alors le plus un à un « un en moins » : plus un ou au moins un. Melman nous parle de cet « au moins un » comme un quelconque pris au champ de l'Autre. Cet au moins un c'est n'importe lequel. Cette formule de Melman est intéressante car elle rapproche ces deux concepts que nous utilisons :
– au moins un qui échappe à la castration ;
– au moins un pris au champ de l'Autre.

Dans le cadre du cartel quel serait cet au moins un en plus ? De quoi s'agirait il ? La castration symbolique nous fait entrer dans la névrose avec son cortège d'amour du père, de normalité, de normale, norme mâle, mais dans son séminaire du 15 avril 1975, Lacan, vous vous en souvenez, parlera à ce propos d'hainamoration, l'amour du père qui a pu conduire à toutes les luttes fratricides que lui même a connues. Qu'est ce qui peut permettre de faire un pas de plus ? Si l'interdit de l'inceste est structural, ne pas en rester à l'amour d'un père venu colmater le trou du Réel, le trou du non rapport sexuel constitue un enjeu qui sollicite une invention. Lacan, toujours dans cette leçon, parle des pseudopodes à son enseignement, des ramifications et il se dit très satisfait de cette journée des cartels qui vient d'avoir lieu justement par ce qu'il y a découvert ces pseudopodes. Au moins un en plus, quelque soit le nouage, il y a ce trou, ce qui est arraché à l'Autre et qui va venir faire tenir les autres ronds. Il nous dit même qu'importe si ce « un » n'y est pas incarné, dans le cartel, il y est de toute manière en structure. Et c'est sur cette structure particulière dans le sens qu'il lui donne que se lit son désir en ce qui concerne les cartels qui comme nous l'avons indiqué impliqué un défi :
– un défi pour sortir d'un travail centré sur une brillance phallique ;
– un défi pour se libérer de l'hainamoration au Père ;
– un défi pour permettre que se creuse un sillon, celui d'un symptôme, avec comme support ce lien indéfectible de la psychanalyse avec l'inconscient.
Si nous espérons que ces défis ne soient pas lettre morte, il nous appartient de bien considérer non seulement l'importance mais la nécessité du travail en cartel.

Ce travail en cartel va permettre de revenir différemment sur la question de l'identification. Pour Freud l'identification au groupe est essentielle et Lacan enfonce le clou en disant que les êtres humains s'identifient à un groupe sinon ils sont foutus, ils sont enfermés. Mais en quel point du groupe ont-ils à s'identifier ? Le point de départ de tout nœud social se constitue du non-rapport comme trou. Ainsi dans cette identification, dans ce plus un, il ne s'agit ni de totalitarisme qui instaurerait un chef, ni de libéralisme qui amènerait un dénouage qui déboucherait sur une errance. À Grenoble beaucoup de cartels travaillent même si malheureusement leurs travaux restent trop confidentiels.

Les travaux de préparation des séminaires d'été et d'hiver même s'ils apparaissent sous la forme de groupes de travail fonctionnent souvent en cartels avec une production. Melman a toujours insisté sur ce travail de texte (travail de bénédictin : bene dictus). Ou sur l'importance des questions perdues, il y a même un bureau des questions perdues. Tous ces pseudopodes peuvent permettre à tout un chacun dans le cadre de l'analyse de se frotter par ses propres questions aux concepts et ainsi de faire avancer l'un et l'Autre sans attendre dans une passivité, un nourrissage qui ramènerait dans cette régression qui ouvre la porte justement à la dérive d'un narcissisme dont on ne compte plus les cadavres institutionnels et autres abandonnés en chemin.

Je vous remercie.

(A. -M. D.)

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