Bernard VANDERMERSCH : LES FEMMES SONT ELLES VRAIMENT PLUS FOLLES : 10/02/2016

les femmes follesLES FEMMES SONT ELLES VRAIEMENT PLUS FOLLES

(problémes diagnostiques des psychoses féminines)

 Conférence du 10 Février à Lyon du Docteur Bernard Vandermersch.

 Il serait plus difficile de faire un diagnostic de psychose chez une femme que chez un homme. C’est du moins l’opinion exprimée par des cliniciens avertis. « Psychose hystérique », « hystérie pseudo-paranoïaque » ou « paranoïa pseudo-hystérique », ces formulations témoignent de notre embarras. Il ne semble pourtant pas que les femmes soient plus sujettes à la psychose que les hommes. Alors pourquoi cette difficulté?

Ne devient pas fou qui veut. Maisc’est aussi que n’atteint pas qui veut,

les risques qui enveloppent la folie. Un organisme débile,

une imagination déréglée, des conflits dépassant

les forces n’y suffisent pas. Il se peut qu’un corps de fer,

des identifications puissantes, les complaisances du destin,

inscrites dans les astres, mènent plus sûrement

à cette séduction de l’être.

J. Lacan (Propos sur la causalité psychique)

 

 

1. Position clinique du problème.

Je vais essayer ce soir d’aborder une question assez difficile. J’ai donné ce titre : Les femmes sont elles vraiment plus folles ? pour qu’il y ait un peu de monde dans la salle. En fait l’idée est que nous sommes confrontés peut-être à une plus grande difficulté chez les femmes de faire la distinction entre ce qui serait une folie névrotique et la psychose. Il y a des termes qui sont restés dans la clinique, « psychose hystérique », « hystérie pseudo-paranoïaque » ou  « paranoïa pseudo-hystérique ».  Ces formulations témoignent de notre embarras et pourtant dans l’ensemble, il n’y a pas plus de femmes psychotiques que d’hommes psychotiques. Alors pourquoi, est-ce si difficile ?

Je vais éliminer tout de suite les cas qui ne devraient pas faire problème.

Le cas le plus classique est celui du tableau de la grande hystérie comme celle que Charcot présentait, voire  exhibait  à La Salpêtrière. Mais aussi des cas plus modestes comme  les jeunes femmes dont  Freud relate la cure brève dans Studien über Hysterie : Katharina avec ses hallucinations visuelles rencontrée pendant un séjour à la montagne, Miss Lucie R. qui avait des hallucinations olfactives « d’entremets brûlés », et puis d’autres.

Aujourd’hui, ce sont des personnes qui pourraient passer chez certains praticiens pour psychotiques. A vrai dire, il suffit dans ces cas de se souvenir de sa sémiologie pour ne pas pendre ces hallucinations pour des symptômes de psychose et s’engager dans un diagnostic malencontreux avec la sanction médicamenteuse qu’il impliquerait le plus souvent. Je me souviens, puisque tu as fait allusion à mon livre Une année à l’hôpital et à la présentation de malade que je fais à l’hôpital de Gonesse depuis 20 ans, de  la première personne qu’il m’a été donné de présenter. C’était un monsieur qui semblait poser un problème diagnostic à l’équipe soignante. Il s’est mis à ma demande à entrer en communication avec les esprits qui lui dictaient des phrases qu’il écrivait. C’était de toute évidence un hystérique qui honorait l’assistance de son talent de médium. Ceci pour vous dire que ce n’est pas si simple. Je n’évoquerai pas ici les cas d’envoûtement ou de sorcellerie qui donnent des tableaux d’allure psychotique mais qui ne seraient pas considérés comme folie dans le pays d’origine, quoique certaines de ces personnes soient psychotiques. Ce n’est pas sur la seule sémiologie habituelle que l’on peut s’orienter dans ces cas. D’autant que la difficulté est redoublée chez  ces personnes qui souvent s’expriment à nous dans une langue qui n’est pas la leur.

Une situation qui est plus fréquente et plus embarrassante est celle des bouffées délirantes aigues, avec des idées de persécution, une atmosphère onirique, une grande labilité de l’humeur, des thèmes le plus souvent sexuels, parfois des antécédents d’anorexie-boulimie. Tous les praticiens ont connu ce genre de cas, souvent des filles, des jeunes femmes. C’est d’autant plus embarrassant que ce sont des épisodes aigus qui peuvent récidiver.

Enfin ce n’est parfois pas une folie au sens commun mais une dépression grave qui pose la question de savoir s’il s’agit d’une mélancolie et qui, pour nous analystes, relève de la psychose ou bien si c’est une dépression d’un autre ordre. Enfin, il semble que de façon générale ces situations sont plus difficiles  à trancher chez les femmes que chez les hommes et c’est l’avis de beaucoup de cliniciens.

Evidement, vu la difficulté, nous serions tenté de dire, remettons-nous en au chapitre du DSM qui contient la série de symptômes correspondants et puis voilà c’est clair. Ne nous embarrassons pas de problème de structure, ce qui nous soulagerait pas mal. Il suffirait d’avoir des échelles de tendances, tendance paranoïaque, tendance dépressive, comme font les psychologues avec le test du MMPI, ce serait pas mal. Mais est-ce que ça nous permettrait vraiment de nous orienter dans la structure et dès lors d’avoir un abord thérapeutique adapté ? Parce que ce n’est pas simplement des discussions sur le sexe des anges, mais il s’agit de savoir comment on va s’orienter dans la pratique avec ces personnes.

2. Les réponses.

Alors Lacan a apporté un élément théorique assez puissant. Pour les lacaniens qui n’aiment pas le concept d’état limite, encore que Lacan ait utilisé une fois ce terme à propos de l’homme aux loups. C’est un sacré bonhomme "l’homme aux loups". Freud lui n’hésite pas, il y voit trois courants différents qui coexistent. Il ne s’embarrasse pas, il n’est pas trop obsédé par la pureté structurale, si ça lui convient d’avoir trois courants différents, un qui refoule, un qui accepte et un troisième qui rejette, ça va. Mais Lacan isole justement à partir du texte de Freud sur l’homme aux loups un outil discriminant : le terme de Verwerfung dont il tire le concept de forclusion, forclusion du Nom-du-Père, pour faire le départ  entre psychose et névrose.

Je retiendrai ici deux travaux déjà anciens de Jean-Claude Maleval et de Charles Melman.

Celui de J-C Maleval1 , est intitulé Folies hystériques et psychoses dissociatives. Je pense que vous connaissez ce travail qui est paru chez Payot en 1981, c’est certainement et l’un des premiers ouvrages à prendre au sérieux ce concept de forclusion du Nom-du-Père pour s’orienter dans la clinique. Alors voilà ce qu’il dit au milieu de son livre, dans une conclusion un peu prématurée : « Pour revenir et conclure sur la distinction entre folie hystérique et psychose, l’on peut avancer de manière schématique que l’hystérique ne parvient pas à habiter son corps sexué, tandis que le psychotique ne réussit pas son entrée dans le langage ». Il met hystérique et psychotique au masculin, c'est-à-dire au neutre en fin de compte, mais c’est certain que c’est plutôt chez une femme que l’on a ce genre de difficulté. Donc, « ne réussit pas son entrée dans le langage » pour le psychotique. C’est intéressant car se pose la question de savoir comment se fait normalement l’entrée dans le langage. Qu’est-ce qui fait qu’un enfant entend dans ce continuum vocal, c'est-à-dire cette espèce de bruit modulé, qu’on appelle la parole, comment se fait-il qu’il y entend des mots ? Qu’il découpe là-dedans  des unités et pas des unités qui seront des purs signes comme chez l’animal : « debout, couché, assis », mais des signifiants, c'est-à-dire des choses qui sont des pures différences, qui sont non seulement ce que ne sont pas les autres, mais qui sont différents d’eux-mêmes ? Comment un sujet entre-t-il dans le langage ? C’est la question du trait unaire, c’est à dire de ce qui découpe du un dans ce continuum. Suite et fin de la citation de Maleval : « Pour le premier, l’imaginaire est la dimension dont le déficit cause les troubles, pour le second, c’est grâce à elle qu’il peut se maintenir et parfois même éviter que la maladie se déclare. ».  Il serait injuste de réduire ce travail important à cette conclusion trop sommaire et d’ailleurs prise au milieu du livre, mais j’apprécie la distinction faite entre folie et psychose, le problème étant que toutes les psychoses ne sont pas dissociatives et son travail élude un peu la question de ces autres folies qu’on appelle paranoïa, qui sont vraiment les folies, j’allais dire les plus littéraires, les plus « misanthrope-like », ce genre de passion pour la pureté, les inventeurs, les passionnés, les érotomanes, tout ce champ des délires passionnels et des délires interprétatifs dont on ne peut pas dire qu’elles soient des psychoses dissociées. J.-C Maleval dans son livre, s’attache surtout à distinguer schizophrénie et hystérie dans la visée sans doute de ne pas laisser peser sur des jeunes hystériques un diagnostic de psychose schizophrénique qui était considéré comme très lourd à l’époque, peut-être un peu moins aujourd’hui là où  le DSM affirme qu’il n’y a pas de différence à faire entre les maladies mentales et les autres (Préface du DSM IV). Et aujourd’hui c’est vrai que l’on voit des patients dire : « Je suis schizophrène, le docteur m’a dit que j’étais schizophrène ». Jamais on aurait osé dire, quand j’étais jeune psychiatre des choses pareilles, peut-être à tort puisque que, du coup, ce diagnostic a perdu -un peu- ce caractère de condamnation et c’est sans doute sous l’influence de l’American Psychiatric Association, pour qui la schizophrénie couvre la quasi totalité des psychoses, avec même des « schizophrénies aigues ». Ce diagnostic n’induit pas un pronostic de chronicité ou de démence précoce comme  on disait autre fois.

A peu près à la même époque mais un an plus tard, entre 1982 et 1983, dans ce moment qui suit la dissolution de l’EFP, après la mort de Lacan, Charles Melman inaugurait un séminaire, qu’il tiendra ensuite pendant 20 ans, par ses Nouvelles études sur l’hystérie. Vers la fin du travail de cette année-là, il est amené à évoquer les Episodes psychotiques dans l’hystérie puis, deux mois plus tard, La paranoïa.

Melman ne reprend pas l’opposition folies-psychoses mais dans sa terminologie il reconnaît l’existence de véritables épisodes psychotiques dans l’hystérie qui n’en font pourtant pas une psychose. Du coup il décale psychotique de psychose mais ça ne simplifie pas tellement le problème !

Quoi qu’il en soit ces deux auteurs s’appuient  sur le terme de Verwerfung isolé par Lacan d’un texte de Freud et que lui, Lacan, a traduit par forclusion et plus spécialement forclusion du Nom-du-Père, pour faire le départ entre névrose et psychose.

Je vais m’attarder un petit peu sur le lieu où Freud emploie le terme de Verwerfung et comment Lacan s’en saisit de façon tout à fait abusive mais en même temps féconde. Comme disait Igor  Stravinsky : « Il ne suffit pas de violer Euterpe, encore faut-il lui faire un enfant!». Donc ce terme est utilisé par Freud pour désigner l’un des trois courants inconscients présents selon lui chez "l’homme aux loups" au regard de la castration : « Il la rejeta  (verwarf) et il s’en tint à la théorie du commerce par l’anus. Quand je dis : il la rejeta, le sens immédiat de cette expression est qu’il n’en voulu rien savoir au sens d’un refoulement ».  Donc on a l’impression qu’il veut dire que c’est un refoulement. Mais Freud poursuit : « Aucun jugement (kein Urteil) n’était à proprement parler porté par là sur  son existence  mais ce fut tout comme si elle n’existait pas… ». Il y a là une précision, aucun jugement n’était porté sur son existence. Si vous vous souvenez de ce que Freud écrira plus tard sur ce qu’il appelle la Verneinung, la négation, qui suppose une Bejahung première, et que cette Bejahung, cette affirmation, ce jugement ne porte pas sur l’existence d’abord mais sur l’attribution d’une qualité à quelque chose. Ce que Lacan va retenir de cette Bejahung, c’est le processus de symbolisation, c'est-à-dire ce qui fait que quelque chose qui serait dans le réel tomberait sous le coup du signifiant, serait symbolisé. Par la Bejahung cette chose rentrerait dans le monde symbolique du sujet. Il y a des tas de choses que nous ignorons complètement non pas au sens où nous les refoulons mais parce que, tout simplement, elles ne sont jamais rentrées dans le champ de notre symbolisation. Donc aucun jugement. En relevant que « ce troisième courant le plus ancien et le plus profond […] était certainement encore et toujours susceptible d’être activé », Freud en donne une illustration par l’épisode de l’hallucination du doigt coupé survenu chez ce patient dans sa cinquième année. Pour Freud, le fait qu’il ait rejeté la castration veut dire qu’en fait elle est tellement peu entrée dans son système symbolique qu’elle revient de l’extérieur comme quelque chose d’incompréhensible, tout d’un coup. A vrai dire c’est plus compliqué parce que le doigt n’est pas complètement coupé, il tient un peu par un bout de peau . Ce n’est pas ici le lieu d’approfondir cette question mais ce qui m’intéresse c’est pourquoi Lacan va isoler ce terme de rejet, Verwerfung. En effet ce n’est manifestement pas un refoulement à cet endroit là, puisque le doigt coupé figurant la castration ne revient pas dans le monde symbolique, dans le monde psychique du sujet, ça survient de l’extérieur : « j’ai le doigt coupé ». Et bien sûr tout d’un coup il tombe dans une espèce de coma et quand il se relève de tout ça et bien le doigt n’était pas coupé. Donc ce n’est pas un refoulement même si l’expression de Freud est ambigüe. L’ambigüité de la distinction refoulement - rejet dans ce texte que l’on oppose à Lacan est donc en partie levée par ce souvenir et surtout par l’article sur la Verneinung et la notion de Bejahung, jugement d’attribution logiquement antérieur à tout refoulement. Pour refouler quelque chose, il faut qu’elle soit déjà rentrée dans le système du sujet. Il est vrai qu’à l’appui des détracteurs de Lacan, dans un article ultérieur Névrose et Psychose (1924), donc plutôt vers la fin de son enseignement, pour répondre à la différence entre les mécanismes de la névrose et de la psychose, Freud n’utilise pas ce concept de Verwerfung. Il fait plutôt référence à la question du rapport avec la réalité : le psychotique cède la réalité devant les exigences du Ça2 .

En relevant ce terme et en le traduisant par forclusion et plus spécialement forclusion du Nom-du-Père, Lacan fait sans doute un forçage, mais un forçage fécond qui donne la bonne réponse à la question de Freud : « C’est dans un accident de ce registre (symbolique) et de ce qui s’y accomplit, à savoir la forclusion (Verwerfung) du Nom-du-père à la place de l’Autre, et dans l’échec de la métaphore paternelle que nous désignerons le défaut qui donne à la psychose sa condition essentielle avec la structure qui la sépare de la névrose ».La névrose est organisée par ce qu’il appelle le Nom-du-Père. Le Nom-du-Père, cette métaphore a pour effet de donner au désir de la mère, un sens sexuel. Ça met en place la question phallique, c'est-à-dire que le désir de la mère n’apparaît plus comme un désir erratique livré à son pur caprice, il y a quelque chose qui l’organise et du même coup organise le monde, parce que c’est par la mère que le monde vient au sujet. Il y a donc au moins une forme de forclusion passive pour le sujet, celle d’un enfant qui serait élevé par un autre qui l’introduit au langage d’une façon telle que cette introduction se passe de tout repère sexuel, en tout cas de toute référence à une loi repérable. Cette métaphore paternelle a donc pour effet de donner au désir de la mère une orientation sexuelle et lui donne le phallus comme symbole, symbole qui se trouve partout dans le social et que l’on voit dans n’importe quel dessin d’enfant qui va à peu près bien. Dès lors l’affaire du sujet chez qui cette métaphore fonctionne va être d’inscrire son identification et sa jouissance d’un côté ou de l’autre des deux ensembles homme et femme que divise le phallus. Même si notre modernité tend à effacer de plus en plus cette répartition, ou du moins à en relativiser la valeur structurante pour la société et l’individu, cette métaphore reste à l’origine de ce qui permet à l’enfant de distinguer les trois registres de la subjectivité : le réel, le symbolique et l’imaginaire et cela en inscrivant le désir de la mère dans l’équivoque et donc dans l’ordre symbolique et non pas dans le registre d’un pur caprice qui s’exprimerait par des exigences voire des injonctions erratiques et sans appel : « C’est comme ça ! Point ». Cette distinction est précisément ce qui s’abolit dans le secteur délirant du paranoïaque. En effet on peut voir comment dans la paranoïa, il n’y a pas d’équivoque, et même il y a le refus de l’équivoque, il faut que tout soit clair. Ce sont des gens qui écrivent de façon claire, même s’ils font appel à l’allusion mais l’allusion dans le discours paranoïaque n’est pas une équivoque, c’est : «  vous comprenez ce que je veux dire, n’est-ce pas ? ». Ce que je veux dire n’est absolument pas équivoque, même si je ne le dis pas. Comme cette patiente antillaise de Nicolas  Dissez, qui en avait après un certain Arnaud qui la persécutait. « Vous comprenez Docteur ? ». Nicolas Dissez: « Non, je ne comprend pas ». La patiente : « Mais c’est parce que vous ne connaissez pas le verlan, Docteur, Arnaud, c’est naud-ar ! ». Et comme elle était antillaise et noire, c’était clair qu’on en avait après elle.

Si donc ces deux auteurs s’appuient sur cet apport majeur de Lacan, la forclusion, J.-C Maleval semble prendre ce concept d’une façon absolue, c’est-à-dire que pour lui la métaphore aura eu lieu ou n’aura pas eu lieu. Tandis que Charles Melman redonne dans un passage sur les folies justement hystériques, pas sur les folies, sur les moments psychotiques de l’hystérie, redonne à la Verwerfung, la possibilité dans certain cas d’être un rejet actif et non pas une forclusion originelle, passive. C'est-à-dire qu’il y aurait une responsabilité, en tout cas une action du sujet dans ce rejet de ce qui est mis en place par la loi paternelle, donc rejet également de la castration par la même occasion. Je dois dire que j’ai toujours été surpris qu’on ne s’inquiète pas plus du pas franchi quand on passe de Verwerfung = rejet à Verwerfung = forclusion. J’avais d’ailleurs moi-même, tout jeune analyste, évoqué dans une discussion lors du congrès de La Grande Motte de l’EFP cette distinction possible entre une forclusion passive du Nom-du-Père chez un sujet pris dans un discours de l’Autre qui n’y ferait pas référence et un rejet actif de ce Nom-du-Père par un sujet qui trouverait à y redire, rejet bien sûr à distinguer du refoulement.

Alors comment Melman présente-t-il ce rejet qui expose l’hystérique, le plus souvent femme, à un épisode qu’il considère lui comme un épisode psychotique authentique en ce sens qu’il n’est pas simulation de psychose parce que cela, la simulation, existe aussi surtout dans les hôpitaux psychiatriques, une hystérique qui fait exactement comme sa copine schizophrène. Mais ce n’est pas de ça dont il s’agit. Donc un épisode psychotique authentique qui ne serait pourtant pas une psychose.

Alors il nous dit ceci : « …on peut concevoir […] que le refus hystérique de se prêter à l’impératif phallique, c'est-à-dire à la mascarade féminine, ces faux-semblants, cette mascarade imposée par le fantasme du partenaire, ou cette volonté pas moins hystérique de faire valoir la femme comme accomplie, parfaite, détachée des contraintes de la castration, que ce refus provoque une rupture avec le bon sens. […] Et ce refus peut du même coup introduire dans la psychose […] cliniquement constituée dont on pourrait aussi bien dire qu’elle marque une réalisation de La femme »3. Ces deux refus provoquent une rupture avec le bon sens, le bon sens qui est celui de la castration.

Le problème, c’est que cette castration, c'est-à-dire ce symbole phallique qui est mis en place par le Nom-du-Père, induit aussi le fait qu’entre les hommes et les femmes il n’y a pas de rapport mais qu’il y a un rapport pour chacun avec le phallus - et donc « si cette entrée dans la psychose, comme dit Melman, est une tentative de répondre à l’impasse, au défaut de rapport sexuel, on voit bien que c’est une réaction à une mise en place opérée par le Nom-du-Père. Mais cela implique en effet que le Nom-du-Père soit reconnu […et] il devient difficile de parler de psychose. »4 En effet ce signifiant est totalement intégré par le sujet puisqu’il s’y oppose. Mais il s’y oppose d’une façon radicale. Alors Melman donne à l’appui de ça quelques arguments cliniques, par exemple la nécessité, même dans ces cas d’accès psychotiques, du regard d’un partenaire. D’autre part le caractère transitoire de cet épisode réactionnel, « qui n’aura été en fin de compte qu’une excursion, un petit voyage dans la psychose ».

Dans une leçon suivante Melman commence ainsi : «  il est curieux de constater que sur le chemin de l’hystérie, on rencontre une question qui paraît difficilement contournable, aussi bien pour avancer sur l’hystérie masculine que pour répondre à l’interrogation qu’est-ce qu’une femme ? Cette question, qui a surgi pour moi de façon inattendue après notre dernière rencontre est celle de la paranoïa »5 .

Et à ce moment-là il évoque la question de la paranoïa qu’il développe de la façon suivante : « ce qui fonde le rapport paranoïaque d’un sujet à l’Autre, au grand Autre [c'est-à-dire au langage], c'est que ce sujet […] se trouve déterminé par un ordre infini, un ordre non fermé ». C'est-à-dire qu’il est exposé, j’allais dire à la structure du langage telle qu’elle est à l’état brut avant que la métaphore paternelle n’ait fonctionné. Je vais essayer de m’expliquer avec quelques schémas tout à l’heure. Cela tranche toute de suite avec la position du névrosé qui lui a un rapport avec une chaîne signifiante organisée par le refoulement originaire. Pour Melman dans ce texte, le refoulement originaire, c’est la mise en place du phallus dans l’inconscient. Ce refoulement introduit une limite et du même coup un lieu parce que cette limite elle est inatteignable puisque le refoulé originaire est coupé de la chaîne. C'est-à-dire que cela introduit non pas un trou dans l’Autre mais un manque dans l’Autre. De façon plus simple, la mère n’a pas le phallus, n’a pas le pénis, il manquerait quelque chose à la mère, ce qui est bien sûr un délire mais enfin c’est un délire couramment partagé. C’est un délire parce qu’on ne voit pas pourquoi elle devrait avoir un pénis. Mais c’est un fait que cela sur le plan imaginaire vient rendre compte de ce qui se passe dans l’inconscient. C’est que l’Autre, le langage qui va constituer mon inconscient du même coup est lui-même manquant, et c’est très important parce que ça me permet d’avoir un domicile dans l’Autre, il y a une place libre, ce n’est pas plein. Or, ce qui se passe dans certains cas, vous le savez,  c’est que, notamment dans la mélancolie, l’Autre apparaît comme un lieu plein où il n’y a plus de place pour le sujet et l’injonction qu’il reçoit de ce lieu plein, c’est l’éjection, c’est « Passe par la fenêtre ! ». Et c’est assez tragique pour le paranoïaque car ne pas avoir une place libre, une place prévue pour lui dans l’Autre, c’est qu’il peut faire tout ce qu’il peut, et en général il fait des efforts, faire des dons symboliques comme dit Charles Melman, dans lesquels il tente de s’engager, afin que cet Autre reconnaisse ce don et lui offre une place. Eh bien ça ne marche pas tellement, ça ne marche pas du tout. J’ai d’ailleurs un exemple : je reçois un jeune paranoïaque qui racontait comment il avait à faire avec une mère théologienne qui avait une sorte de savoir absolu, pour laquelle tout était expliqué. Du coup il n’y avait absolument aucune place pour qu’il puisse s’inscrire dans ce savoir, elle ne lui parlait pas comme à un sujet désirant.

Le 21 juin 2001, près de 20 ans plus tard, Melman à la fin de son séminaire sur les paranoïas avance que « la paranoïa pure et bonne n’est pas du tout fondée sur la forclusion du Nom-du-Père ». Renversement à 180 degrés, je me demande ce qui lui passe par la tête ! Mais dit-il, « elle est fondée sur cette révolte contre cette instance du Nom-du-Père dans l’Autre qui nous condamne nous les pauvres névrosés à la petitesse, à la médiocrité, au compromis, au mensonge… ». Névrosé, on fait ce qu’on peut. Voilà c’est assez minable somme toute, mais c’est le bon sens, aussi. Le bon sens, c’est qu’il n’est pas bon d’aller très bien, ni non plus d’aller très mal. C’est normal d’être un peu bien, d’être un peu mal. A « Comment ça va ? » il est de bon ton de répondre : « Ça va, on fait aller ». Ça, c’est le bon régime. Si quelqu’un vous répond « Oh ! Je vais formidablement bien ! », ce quelqu’un est suspect de déclencher un état maniaque, c’est mauvais signe. Le bon sens c’est la castration. Ce 20 juin 2001, je suis perturbé quand j’entends Melman dire ça, d’abord parce que j’ai une grande estime pour ce qu’il dit et deuxièmement, je suis bien obligé de constater que ça devient difficile de distinguer le mécanisme de la folie hystérique, le rejet de l’ordre phallique, de celui de la paranoïa, certes pas n’importe laquelle, la paranoïa pure, « pure et bonne » comme le dit Melman, alors que leurs évolutions sont quand même assez différentes : transitoire dans le cas d’une folie hystérique qui va se calmer dès lors qu’on la traite correctement, que l’on ne la prend pas pour une psychose et que l’on calme le jeu, mais une évolution spécialement tenace dans la paranoïa une fois qu’elle est déclenchée.

Il doit donc bien y avoir une certaine différence. Je dois dire que je me suis souvenu à ce moment-là de ce que Lacan avançait dans son séminaire Les quatre concepts où il parlait de cette introduction du sujet dans le langage, justement ce que Maleval disait être ratée dans la psychose. Et Lacan invente ceci,  que pour entrer dans le langage il faut au moins deux signifiants, l’un qui représente le sujet pour l’Autre. Il dit que l’on peut penser que dans certain cas il y a une sorte de gélification, une prise en masse de ces deux premiers signifiants, que l’on peut référer à ce que j’appellerais une pathologie du trait Unaire, du trait Un. Ce trait qui a pour effet que le sujet peut être éveillé par un signifiant : le petit bonhomme, dans ce flot continu de la parole, il y a Un « quelque chose » qui l’a frappé. Ça le représente. Mais le premier effet de ça c’est qu’il tombe sous ce signifiant là, c’est à dire que s’il était identifié purement et simplement à cela, il serait réduit à cela et il serait mort. Pour vivre il  faut n’être que représenté par un signifiant, si je suis identifié ou mieux assigné à un signifiant, vous savez très bien comment ça fonctionne, c’est le mécanisme de l’injure, « tu n’es que ça, tu n’es que ci… ». C’est vouloir réduire quelqu’un à un signifiant. Un sujet c’est justement  ce qui n’est pas un signifiant mais qui est représenté par un signifiant pour un autre. Alors, si ce premier couple s’holophrase comme il dit, c'est-à-dire ne fait plus qu’une espèce de gel, alors le sujet ne peut pas questionner l’intervalle entre les signifiants, c’est-à-dire le désir de l’Autre. Car le désir de l’Autre n’est jamais dit clairement, c’est toujours entre les lignes. D’ailleurs être intelligent c’est ça, c’est lire entre les lignes et l’enfant intelligent pose des questions : « Qu’est-ce que c’est ceci ; comment on fait cela ? ».  Et Lacan fait remarquer que ce n’est pas que l’enfant est spécialement curieux de connaître le monde mais ce qui l’intéresse, c’est de connaître le désir de l’Autre sur lui. Et d’ailleurs quand on lui donne des réponses sur « comment ça marche un sous marin atomique », il y a une autre question qui revient derrière et surtout « comment fait-on les enfants ? » Parce que si on commence à raconter « comment on fait les enfants », ils disent : «  Oui d’accord, mais comment on fait les enfants ? La question en gros, c’est : « Qu’est-ce qui vous a pris de me mettre au monde ? ». « Pourquoi je suis là plutôt que de ne pas  être ? ». Bien sûr il n’y a pas de réponse dans les mots à cette question, c’est dans l’intervalle entre les signifiants que ça se situe. Si l’enfant est confronté à une mère mélancolique qui s’occupe des soins comme elle peut mais qu’il n’y a rien au-delà des mots, une mère qui est en panne au niveau du désir, l’enfant ne peut pas questionner ce désir et très souvent c’est une des causes de psychose.

Voilà, alors l’holophrase, c'est-à-dire cette prise en masse, ça fait quand même une distinction je crois, entre ce qui va être un destin paranoïaque et un destin hystérique, même si l’hystérique peut dans des moments de rejet vivre une expérience psychotique.

3. Les enjeux

Les enjeux de toute cette affaire, pensez bien que ce n’est pas seulement de discuter sur le sexe des anges, il ne s’agit pas seulement ici de s’adonner à une simple recherche taxinomique, je ne cherche pas à classer les « papillons paranoïa ». Il y a bien un enjeu thérapeutique. Le diagnostic de structure engage un certain abord thérapeutique  et je pense spécialement à la paranoïa qui va s’allumer plus ou moins sournoisement dès que l’on va allonger un ou une pré-paranoïaque méconnus sur le divan. Je ne sais pas si vous avez eu cette expérience mais moi cela m’est arrivé, mais je ne veux pas vous en parler parce que je n’en ai pas envie ! Cela arrive, mais on n’est pas très fier surtout quand c’est une personne envoyée par un ami. C’est la situation la pire. Freud et Lacan disaient : « la cure est une paranoïa dirigée », à condition de pouvoir la diriger mais ça reste quand même une métaphore. Il est exclu de manier le transfert de la même façon dans une paranoïa que dans une névrose hystérique, et d’ailleurs dans la paranoïa la marge de manœuvre est bien plus étroite. Bien sûr, rien ne dit que la flambée paranoïaque ne se serait pas produite de toute façon, mais enfin, c’est quand même dommage d’avoir été à l’origine de cela.

Toutefois le souci légitime de distinguer psychose et névrose, ajoutons perversion, peut entraîner chez le thérapeute un doute obsessionnel qui lui éviterait de penser le cas dans sa singularité, à qui il a présentement affaire, car je sais aussi qu’il y a des discussions infinies à l’hôpital : « Est-ce que c’est une psychose, est-ce que c’est une névrose ? », et on n’avance en rien dans cette affaire.

Autrement dit un abord structural ne signifie pas prendre chaque structure comme une entité clinique avec ses prétendus symptômes pathognomoniques, ce qui reviendrait à la démarche médicale classique, c'est-à-dire, à partir d’une collection de symptômes, remonter à la maladie. Il me semble plus intéressant dans chaque cas particulier de trouver et faire travailler un analyseur de la structure, la bonne clé, qui permet sinon de trancher du moins d’éclairer la structure, la position du sujet. Cet analyseur de structure, je l’entends comme un concept tels que Freud et Lacan, d’autres éventuellement, nous en ont légué un certain nombre : image spéculaire, fantasme, objet a, signifiant, nom-du-père, les trois registres du sujet : RSI, refoulement, identification etc. Il s’agit dans chaque cas particulier de trouver celui qui éclaire la situation transférentielle car l’analyste est un terme essentiel de la structure.

[Pour distinguer paranoïa et hystérie je me servirai du Trait Unaire.]

4. Comment rendre compte de ce qu’il y aurait éventuellement de commun entre psychose et féminité ? Un peu de topologie semble ici nécessaire.

Pour aller vite disons d’abord que nous sommes des parlêtres, des êtres parlants et surtout parlés d’ailleurs et que le langage qui nous parasite, qui se  conduit à notre égard comme un véritable parasite, s’est substitué à l’instinct de l’animal - animal que nous sommes aussi. Il s’est substitué à l’instinct comme guide de notre désir et de notre jouissance. Alors, topologiquement, à l’état brut, le langage se présente à comme un espace ouvert, c'est-à-dire un espace qui ne contient pas sa limite. Aussi près que vous vous approchez du bord, il y aura toujours quelque chose de plus près, et d’ailleurs il n’y a pas de bord.  Si vous entrez dans le dictionnaire par une définition, vous tombez sur une série de mots qui renvoient à d’autres mots, qui renvoient à d’autres mots et vous n’en sortez pas. On n’en sort pas, il n’y a pas de limite, vous ne rencontrez pas le bord du langage. Alors évidemment vous pouvez dire que l’on peut mettre tout le dictionnaire sur une feuille de papier, une très grande feuille de papier. Mais alors comment fermer cette feuille de papier qui a un bord, puisque le langage, lui, n’a pas de bord ? Sur cette feuille (rectangulaire), il y a un bord. Eh bien il faut imaginer une feuille sans bord, par exemple une sphère. Sur une sphère, il n’y pas de bord. Incidemment cela peux vous aider à comprendre comment il se fait que notre univers n’ait pas de bord. Dans certaines images du Moyen Age, on voyait un bras qui traversait la sphère céleste.

Pour se faire une idée d’un univers sans bord, il suffit de l’imaginer comme une sphère de 3 dimensions. Un tel univers n’est pas infini mais il n’a pas de bord pour autant, il est sans limite. La sphère donne l’exemple d’une surface sans limite, sans bord et qui pourtant peut être incluse dans une sphère plus grande. Je ne parle pas de la sphère volume, je parle de la sphère comme surface d’une boule, c’est-à-dire la surface à 2 dimensions qui entoure la boule. Eh bien, celle-là, elle n’a pas de limite. Donc ceci, c’est le langage à l’état brut.

La métaphore paternelle, cette opération du Nom-du-Père, vient avec le phallus comme signifié du désir maternel border cet espace ouvert pour en faire un espace fermé, un espace qui contient sa limite. Voyez vous, j’ai dessiné deux disques.

VDmerch 1 À droite le disque [E] possède un bord et vous voyez ce point a sur le bord ; à gauche un disque ]E[ sans bord. Eh bien, vous voyez qu’à droite il y a une part du voisinage de a, Va, qui est nécessairement hors du disque. Tandis qu’à gauche, dans le disque ]E[ qui est un espace ouvert, aussi près que a soit près du bord, il y aura toujours un voisinage Va entièrement inclus dans le disque. Prenons un exemple à une seule dimension, la droite des nombres réels. Si vous prenez un segment de cette droite continue, compris entre 0 et 1, aussi près que vous vous approchiez de 0, vous pourrez trouver un nombre encore plus petit. Il y aura toujours un plus petit que le plus petit, puisse que nous sommes dans le continu. L’espace des mots est un espace continu, ce qui n’est pas facile à saisir, parce que l’on a l’impression que les mots sont des éléments discrets mais en fait le signifiant, lui, n’est qu’une pure différence. Le temps de se découper, il retombe dans la colle commune. Voilà, ce sont des hypothèses de travail qui sont généralement acceptées.

Donc, dans un tel espace, fermé par cette opération du Nom-du-Père, cet espace compact, si je le transforme continûment en lui-même, il y aura au moins un élément pour lequel la transformation sera sans effet, qui ne sera pas déplacé, qui restera fixe. Car dans cet espace fermé, du moment que je parle, par le simple jeu de l’énonciation et de la nature du signifiant de renvoyer toujours à un autre signifiant, cet espace se transforme continûment en lui-même. Et dans cette transformation continue, il y a au moins un point qui reste fixe, c’est le théorème de Brouwer du point fixe, et ce point qui reste fixe, cet élément, on peut l’appeler le Phallus. Ce signifiant fera exception à la loi du signifiant, qui s’énonce : aucun signifiant ne saurait se signifier lui-même, un signifiant renvoie toujours à un autre signifiant. Mais, il y en a au moins un qui ne renvoie qu’à lui-même, il y en a au moins un qui fait exception. Il fait exception à la loi générale des signifiants, il ne signifie donc rien. On parle du pansexualisme de Freud, tout est sexuel dit-on pour Freud, d’ailleurs il le reconnaîtrait, sauf que le sexe c’est justement ce qui n’a aucun sens. En tout cas dans l’espèce humaine, on est infoutu de lui trouver un sens, du moins un guide. Il n’y a qu’à voir comment on se débrouille dans la sexualité, il y a beaucoup de fantaisies, certains ont besoin de chaussures à talons, d’autres de petits enfants, de vieillards voire de morts. Je veux dire qu’à la sexualité humaine, il manque une vectorisation, et c’est bien parce que tout cela passe par la question phallique. Le non sens. Les animaux ne se posent pas ce genre de problème en général. Sauf les animaux domestiques qui ont été un petit peu perturbés par le peu de langage qui leur a été insufflé. Donc ce signifiant d’exception qui ne renvoie qu’à lui-même ne signifie donc rien, dans l’ordre du sens. C’est très important parce que si vous regardez ce qui se passe dans la psychose, eh bien ce réel là saute. Cela veut dire que tout signifie, notamment dans la paranoïa, tout fait signe. Il n’y a pas de hasard.  Or ce signifiant qui ne signifie rien  dans l’ordre du sens,  signifie un réel, un réel  qui résiste à la signification, et qui signifie la place du sujet et de la jouissance cédée pour faire tenir l’ensemble. Le phallus [le Nom-du-Père et le phallus, c’est ici quasiment la même chose] peut être ce signifiant d’exception ou symboliser la limite de cet ensemble fermé. En fait ces deux définitions (point fixe et limite) sont solidaires. C’est la limite qui engendre le point fixe.

D’autre part, l’ensemble complémentaire de tout ensemble fermé est un ensemble ouvert. Dans cet ouvert, qui garde donc une structure comparable à la structure première du langage, il n’y a ni point fixe nécessaire, ni limite. Ceux-ci appartiennent à l’ensemble fermé.

C’est encore de la topologie. Si vous faites une coupure fermée dans un ensemble ouvert, vous allez fabriquer d’un côté un (sous-)ensemble fermé et de l’autre son complémentaire qui est un (sous-)ensemble ouvert. C’est un peu ce que je représente ici. Il y a un ensemble ouvert que j’ai appelé A et dans cet ensemble, j’ai fait un ensemble fermé, limité. Il y a son complémentaire ici et ce complémentaire est ouvert c’est à dire qu’il ne contient pas le point limite. Supposons que ce point limite soit le nombre 1 par exemple, eh bien, 1 fait partie de l’ensemble fermé et non de son complémentaire ouvert. C'est-à-dire que 1 est exclu de cet ensemble ouvert. Ouvert ne veut pas dire ouvert sur le large, cela veut simplement dire que sa limite ne lui appartient pas.

Vous voyez, on se sert de cela pour essayer de représenter ce qui différencie les hommes et les femmes. Cf le tableau de la sexuation de Lacan dans son séminaire EncoreTableau sexuation 1. Dit autrement, entre ceux qui se prévalent du phallus du côté de l’avoir et ceux qui se situent du côté de ne pas l’avoir et donc qui acceptent la loi phallique et veulent bien le recevoir éventuellement et qui de ce fait sont généralement considérés comme étant le phallus par ceux  « qui ne sont pas sans l’avoir » comme dit Lacan pour les hommes. Il s’agit donc d’un semblant d’avoir ou d’être le phallus.

Le phallus, et la castration de l’Autre qu’il implique pour servir de garantie au bon sens, est donc du côté de l’ensemble fermé qu’on appellera ensemble des hommes. L’ouvert, qui ne contient pas sa limite et qui de ce fait est sans limite (il contient un voisinage pour chacun de ses points) est celui des femmes.

Il faudrait plutôt dire : appelons le côté homme, celui où se range un sujet, quel que soit son sexe anatomique, qui s’autorise de l’avoir, qui « n’est pas sans l’avoir »… et le côté femme, le côté qui se définit d’être sans l’avoir. En effet, il y a des hommes qui peuvent se mettre du côté femme et des femmes qui se mettent du côté homme mais il faut bien reconnaître que la présence de l’organe pénien est imaginairement assez puissante pour que la plupart des gens se conforment  à ce semblant et confondent sexe anatomique et  position sexuée à l’égard du phallus. Mais ce n’est qu’un semblant et le véritable déterminisme est d’ordre symbolique.

Du côté féminin6, puisque c’est un ensemble ouvert, il n’y a donc pas de symbole fixe qui puisse faire point de ralliement des femmes . Vous me direz pourquoi pas ? Eh bien, c’est un fait que dans la société il y a le bâton du maréchal, la crosse de l’évêque et de l’autre côté, qu’est-ce qu’il y a ? Alors, sur les gravures préhistoriques on voit des corps de femmes avec des petits triangles avec une coupure. Eh bien non,  ce n’est pas, à mon sens, un symbole féminin, c’est le symbole de la castration qui est phallique. Le phallus est là justement où il n’est pas.

Il y a donc du côté femme une ouverture vers le sans limite. Ça n’empêche pas une femme d’avoir une double orientation, l’une vers le phallus à chercher du côté homme, et  aussi la persistance d’une ouverture vers le sans limite, vers le non sexué, pour une autre jouissance. Lacan exprime cela en disant qu’elle n’est pas toute dans la jouissance phallique. Elle l’est, comme le montre l’appétit de la maternité, mais il lui est possible de s’en évader un peu, beaucoup, voire à la folie…

Donc du côté femme,  comme le dit Lacan : « La femme n’existe pas », il n’y a pas cette exception du côté féminin contrairement au côté homme, où le phallus fait exception à l’ensemble des signifiants. Quelqu’un qui se situe du côté femme est attiré soit vers le phallus comme frontière, soit vers cette ouverture sans limite, et du même coup, il y a une petite parenté avec la psychose puisque comme je vous le disais tout à l’heure à propos de la paranoïa, le paranoïaque est exposé, tout au moins dans la première version que Melman donnait, à un monde sans limite. Il y a donc cette parenté-là, mais ce n’est qu’une parenté tout à fait relative, car une femme se trouve prise justement entre deux choses, d’un côté la reconnaissance du phallus et l’intérêt pour l’autre sexe et d’autre part une jouissance qui n’est pas sexuée, la jouissance du corps. Il n’y a pas que les femmes qui puissent jouir du corps, on voit bien aujourd’hui qu’il y a beaucoup d’hommes qui sont pris dans cette jouissance du corps non sexué. Il n’y a qu’à voir les salles de gym remplies d’athlètes dont la parade,  somme toute, devient une parade quasi féminine, c’est  « miss muscle ». Alors il n’y a pas à opposer le phallique et le non phallique, c’est d’un côté le tout phallique et, de l’autre côté,  phallique aussi,  mais pas tout, pas entièrement.

Et puis il y a autre chose, c’est pour ça qu’une femme est généralement moins bornée, moins prise dans l’adoration du concept, moins prise dans l’adoration du bon sens, que pourtant elle possède de ce fait beaucoup plus qu’un homme qui, lui, reste assez aisément captif du concept. C’est la classique scène conjugale.  Pour un homme, « si une femme n’est pas toute phallique alors elle est toujours un petit peu folle », parce qu’elle ne se laisse pas réduire au bon sens du concept. Parce qu’elle veut bien l’écouter un petit peu, comme ici pour la topologie ! Mais il y a une limite ! C’est bien sûr ce qui va faire son charme pour un homme, qu’elle n’est pas un copain tout à fait comme les autres, qu’elle est Autre, qu’elle relève du mystère de l’Autre,  si elle accepte un peu de l’incarner ce mystère de l’Autre. Cela a pu faire dire qu’elle serait plus près de la nature, mais il s’agit ici de la nature humaine, celle du langage.

Cette ouverture possible sur l’infini liée à la position sexuée féminine lui donne donc une certaine parenté avec la paranoïa et plus loin avec la psychose.

Dans la paranoïa si, par hypothèse, c’est bien l’effet que produit le rejet de l’instance phallique, instance rejetée pour ce qu’elle condamnerait à la médiocrité névrotique de la castration, il n’y a plus de point fixe.  Mais de l’avoir rejetée, cela le propulserait justement, lui, le sujet paranoïaque à cette place soudain libérée et exigée par la structure. Et c’est lui qui devient le référent, ce n’est plus le phallus, c’est lui qui se trouve à cette place là, celui dont on parle et cela sans l’équivoque que le non-sens phallique entretient. C'est-à-dire qu’il est vraiment ce dont on parle. Le paranoïaque n’est pas le phallus mais à la place du phallus et non supporté et écarté de cette place par le phallus.

Alors, je reprends un exemple de Melman, une jolie fille  passe devant le café de Flore, elle voit deux hommes assis à la terrasse qui parlent en la regardant, elle pense que ces deux hommes parlent d’elle. Est-elle paranoïaque  comme celui qui, dans la rue, est persuadé d’être visé par tel propos, tel clin d’œil etc ?

Si elle sait bien qu’elle n’est pas visée comme sujet mais que ces propos supposés s’adresseraient aussi bien à n’importe quelle jolie fille qui assume d’héberger l’objet qui cause le désir d’un homme, elle peut après tout en jouir sans délirer… En revanche, si elle croit qu’elle est visée personnellement, ça change tout. Vous voyez la différence entre se sentir référent ou pas. Pour le paranoïaque, c’est de lui dont on parle.

Avant même d’avoir posé les formules de la sexuation, au moins une quinzaine d’années avant, Lacan expliquait le transsexualisme fréquent dans la psychose, ce que l’on appelle le « pousse à la femme », de la façon suivante, par la forclusion du phallus : « … faute de pouvoir être le phallus qui manque à la mère, il lui reste la solution d’être la femme qui manque aux hommes ». Et justement dans le séminaire Encore et des années après, il va montrer que cette femme qui manque aux hommes, c’est précisément La femme qui n’existe pas, c'est-à-dire le pendant, le symétrique qu’il n’y a pas de l’autre côté du père fondateur. C’est la femme qui manque dans la structure et c’est pourquoi cette femme-là, La femme, ce « pousse à la femme » de la psychose, ce n’est pas une femme, elle n’a rien de sexuée. J’avais d’ailleurs un patient schizophrène qui me disait : « Je veux bien être asexué, du moment que je suis femme !». Cela montre bien que ça n’a rien à voir. 4. La féminité n’est pas l’hystérie.

Une femme ne naît pas femme même si elle peut très tôt revêtir les stéréotypes de son sexe social. (On dirait même que les petites filles actuelles font de la résistance à la loi de l’unisexe).

Toutefois, ainsi posée, la féminité est autre chose qu’un stéréotype social mais l’acceptation d’une invitation, dans la relation sexuelle, à consentir de soutenir le désir d’un homme qui, lui, reste soumis aux caprices de l’organe, qui à son tour n’obéit qu’aux singularités du fantasme du porteur. Une femme consent à détenir l’objet cause du désir de son partenaire pour accéder à sa propre jouissance qui est différente de celle, éventuelle, de ce consentement.

Une femme est ce sujet qui, dans le rapport à un homme, opère une migration du côté Autre, tout en gardant son bon sens phallique.

L’hystérie me semble alors relever de deux positions contrastées :

- tout Autre, toute dans l’altérité, cultivant une figure énigmatique, ésotérique, pseudo psychotique, incarner La femme libérée de la castration. La pente est ici à la folie hystérique pseudo schizophrénique.

- le plus souvent toute dans la logique phallique. Soit qu’elle ait été marquée par le traumatisme de l’intrusion violente de la sexualité, soit qu’elle ait été plutôt sensible à l’injustice de la répartition du phallus. Dans le premier cas c’est le refoulement et le retour du refoulé dans le symptôme hystérique, dans l’autre cas, c’est la frustration avec la revendication qui reste très vectorisée par le phallus, porteuse d’un type de féminisme qui reproduit en miroir une phallocratie pouvant aller à la paranoïa. Une troisième voie, liée à la sensibilité à la castration paternelle peut amener à se faire le soutien voire assurer l’intérim d’un père malade ou défaillant (B. Pappenheim).

L’hypothèse proposée par Melman et à laquelle j’adhère, est qu’il peut s’agir dans certain cas, ni de refoulement, ni de forclusion mais d’un rejet de tout impératif phallique et alors une femme se retrouvera dans une position quasi paranoïaque, celle du délire de Kretschmer, la paranoïa sensitive.

Il me semble toutefois qu’il nous manque un analyseur pour distinguer ce qui ne sera que folie passagère d’une carrière paranoïaque.

Dans un cas auquel j’ai fait allusion, la patiente faisait à peine un mois après le début de sa cure demandée pour des symptômes obsessionnels ce rêve assez cru et livré sans honte : « je reçois un cadeau : un sexe emballé dans du papier de soie, votre sexe ». L’absence de tout refoulement, l’affirmation non dissimulée de ce qu’elle attendait en réalité de la cure en dédommagement de l’infidélité de son mari, la certitude d’une injustice à réparer ont empêché de trouver une issue favorable à cette érotomanie.A l’inverse, dans un autre cas l’allure psychotique de départ à tonalité paranoïaque s’est révélée accessible à la cure.

 

1. Maleval cite un propos de Gilbert Maurey à qui je dois d’avoir eu un chef de poste de clinique en psychiatrie : « Malgré des développements théoriques fondamentaux, l’impuissance pratique de la psychanalyse (et des thérapies duelles) face aux psychotiques a quelques effets. L’un d’eux serait que certains praticiens n’en voient plus et qu’ils arriveraient presque à oublier ce qu’est vraiment un psychotique, ou encore à se sentir frustrés sur le plan de la valorisation professionnelle de n’en pas fréquenter. De là à voir la psychose où elle n’est pas, il n’y a qu’un pas, que quelques uns franchissent peut-être ». Cette remarque évoque une observation ironique d’Ida Macalpine citée par Lacan dans son article D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose (1959) : « En somme les psychanalystes s’affirment en état de guérir la psychose dans tous les cas où il ne s’agit pas d’une psychose. »

2. « Pour finir, demandons-nous quel peut-être le mécanisme, analogue à un refoulement, par lequel le moi se détache du monde extérieur (dans la psychose). A mon avis on ne peut répondre sans avoir fait de nouvelles recherches, mais il devrait consister, comme le refoulement, dans un retrait par le moi de l’investissement qu’il avait placé au dehors. »
3.Melman Ch. Nouvelles études sur l’hystérie. 2010 [1984] Toulouse, Érès, p.250
4.Id. pp.250-1.
5.Id. p. 284
6.Quand de tels ralliements se produisent, ils se font sur un mode phallique.

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